284 millions d'euros pour une promesse non tenue
Notre enquête sur les financements publics à l'élevage d'insectes
Combien d'argent public la France a-t-elle investi dans l'élevage d'insectes ? Et pour quels résultats ? Pour répondre à ces questions, l'ONEI s'est associé à l'Observatoire des Subventions et des Aides Agricoles en France (ObSAF) afin de retracer les flux de financement public vers la filière française depuis une décennie. Le rapport complet est disponible en téléchargement.
Suite à ce rapport, nous demandons un moratoire sur tout nouveau financement public accordé à la filière de l'élevage d'insectes en France.
Dans un contexte de restrictions budgétaires où chaque euro public compte, il n'est pas acceptable de continuer à financer une filière dont la viabilité économique et les bénéfices environnementaux ne sont pas démontrés. Les ressources que l'Etat peut consacrer à la transition alimentaire sont limitées. Elles doivent être dirigées vers les solutions dont l'efficacité est la mieux établie, pas vers des paris industriels dont les promesses n'ont pas résisté à l'épreuve des faits.
Vous pouvez signer cette pétition sur le site de l'ObSAF :
Ce que montre l'enquête
Nos recherches identifient au moins 284 millions d'euros d'argent public engagés dans les principales entreprises françaises d'élevage d'insectes. Ramené à la production effective de la filière, ce montant représente environ 20 euros d'aide publique par kilogramme de farine d'insectes produite, alors que cette même farine se vend entre 3 et 5 euros le kilo sur un marché qui peine déjà à trouver des acheteurs. Ce chiffre de 284 millions d'euros doit cependant être compris comme une estimation basse : des montants importants de soutien au secteur n'ont pas pu être identifiés, notamment parce que BpiFrance n'est pas tenue à la transparence.
Plus de 90 % des financements proviennent de l'État ou de ses opérateurs, au premier rang desquels figurent BpiFrance, l'ADEME et la Caisse des Dépôts. Les instruments mobilisés sont variés et ne se limitent pas à la subvention classique : 123 millions d'euros en prêts et avances remboursables, 60 millions en prises de participation au capital, 94 millions en subventions directes. Il en ressort que l'État a assumé une part importante du risque économique.
Une filière en difficulté
Le bilan industriel est lourd. En France, Ÿnsect a été placé en liquidation judiciaire en décembre 2025, après avoir levé plus de 600 millions d'euros depuis sa création. Le siège toulousain d'Agronutris a été fermé quelques mois plus tôt, et l’usine a été rachetée. Innovafeed, toujours en activité, affichait en 2024 un chiffre d'affaires de 5 millions d'euros pour 35 millions de pertes nettes.
Le phénomène n'est pas propre à la France. À l'échelle mondiale, au moins 36 % des 2 milliards de dollars investis dans le secteur ont été dirigés vers des entreprises aujourd'hui en cessation d'activité ou en restructuration. Une quinzaine d'acteurs majeurs ont fait faillite en l'espace de quelques années, aux États-Unis, au Canada, en Afrique du Sud, au Danemark, en Belgique ou aux Pays-Bas.
Les causes sont structurelles. La farine d'insectes reste deux à quatre fois plus chère que la farine de poisson et jusqu'à neuf fois plus chère que le tourteau de soja. Son principal débouché visé, l'alimentation des animaux d'élevage, lui reste donc largement fermé pour des raisons de prix — mais aussi de volumes et de standardisation. Du côté de l'alimentation humaine, l'acceptation est très limitée : seuls 2 Français sur 10 se disent curieux de tester des produits à base d'insectes. Le repli sur le petfood, par définition un marché de niche, ne pourra accueillir qu'un nombre restreint d'acteurs.
Coût approximatif de la farine d'insectes (à gauche) par rapport à la farine de poisson (au milieu) et à la farine de soja (à droite) en 2024
Des bénéfices environnementaux non démontrés
L'argument écologique a joué un rôle central dans la justification du soutien public. Les travaux scientifiques récents le remettent largement en cause.
Une analyse de cycle de vie commanditée par le ministère britannique de l'Environnement estime que la farine d'insectes peut émettre jusqu'à 13,5 fois plus de gaz à effet de serre que le soja. Dans le segment du petfood, les protéines d'insectes émettent 2 à 10 fois plus de gaz à effet de serre que les produits conventionnels qu'elles remplacent.
Pour l'alimentation humaine, la comparaison avec le bœuf, omniprésente dans la communication du secteur, ne reflète pas la réalité du marché. Plus de 90 % des produits à base d'insectes (barres, snacks, pâtes) remplacent des ingrédients d'origine végétale, dont l'empreinte carbone est inférieure à celle des insectes. L'incorporation d'insectes dans ces produits accroît donc leur impact environnemental au lieu de le réduire.
Le discours sur l'économie circulaire, lui, ne correspond pas aux pratiques industrielles réelles. L'industrie utilise très peu de véritables déchets alimentaires, interdits comme substrats par la réglementation européenne, et s'appuie sur des coproduits agricoles déjà valorisés par d'autres filières.
Nos recommandations
L'ObSAF et l'ONEI formulent quatre recommandations à l'attention des pouvoirs publics :
Réévaluer les aides et subventions publiques
Suspendre le soutien public tant que des analyses de cycle de vie indépendantes, réalisées en conditions industrielles réelles, n'auront pas démontré un bénéfice environnemental net par rapport aux alternatives existantes.
Réorienter les aides et subventions publiques pour plus de cohérence
Réorienter les ressources publiques consacrées à la transition alimentaire vers des solutions dont l'efficacité environnementale est mieux établie par la recherche, telles que les protéines végétales ou les mycoprotéines.
Améliorer la transparence des aides et subventions accordées à la filière
Publier un bilan consolidé de l'ensemble des aides accordées à la filière, y compris les montants investis par BpiFrance, dont une partie significative demeure opaque.
Examiner les processus de décision ayant conduit à ces financements
Examiner les processus de décision ayant conduit à investir des centaines de millions d'euros dans une filière dont plusieurs limites étaient déjà documentées dans la littérature scientifique. Un retour d'expérience transparent permettrait d'en tirer des enseignements pour d'autres secteurs émergents.
Qui sommes-nous ?
L'ObSAF documente les financements publics dans le secteur agricole et les choix politiques qui structurent les filières. Son objectif est d'apporter un regard critique sur les subventions et aides agricoles, afin d'en analyser les effets sur les systèmes alimentaires et contribuer à l'orientation des politiques publiques.
L'ONEI est la première organisation indépendante en France dédiée à l'information sur l'élevage d'insectes. Nous avons publié plusieurs études scientifiques dans des revues à comité de lecture portant sur les enjeux environnementaux et économiques du secteur.
Vous pouvez nous contacter via notre formulaire de contact ou l’adresse mail : contact@onei-insectes.org